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La guerre du Péloponnèse

(Thucydide, livre I)

I. —
Thucydide l'Athénien a raconté les différentes péripéties de la guerre des Péloponnésiens et des Athéniens; il s'est mis à l'œuvre dès le début de la guerre, car il prévoyait qu'elle serait importante et plus mémorable que les précédentes. Sa conjecture s'appuyait sur le fait que les deux peuples étaient arrivés au sommet de leur puissance. De plus il voyait le reste du monde grec, soit se ranger immédiatement aux côtés des uns et des autres, soit méditer de le faire. Ce fut l'ébranlement le plus considérable qui ait remué le peuple grec, une partie des Barbares1, et pour ainsi dire presque tout le genre humain. Pour les événements antérieurs et ceux de l'époque héroïque, il était impossible, en raison du temps écoulé, de les reconstituer exactement. D'après les témoignages dignes de foi qu'on peut trouver pour la période la plus reculée, je ne les estime pas bien importants ni en ce qui concerne les guerres, ni sur les autres questions.

XXI. —
D’aprés les indices que j'ai signalés, on ne se trompera pas en jugeant les faits tels a peu près que je les ai rapportés. On n'accordera pas la confiance aux poètes, qui amplifient les événements, ni aux logographes23 qui, plus pour charmer les oreilles que pour servir la vérité, rassemblent des faits impossibles à vérifier rigoureusement et aboutissent finalement pour la plupart à un récit incroyable et merveilleux. On doit penser que mes informations proviennent des sources les plus sûres et présentent, étant donné leur antiquité, une certitude suffisante.
Les
hommes engagés dans la guerre jugent toujours la guerre qu'ils font la plus importante, et quand ils ont déposé les armes, leur admiration va davantage aux exploits d'autrefois; néanmoins, à envisager les faits, cette guerre-ci apparaîtra la plus grande de toutes.

XXIII. —
Le plus important parmi les événements qui précèdent fut la guerre contre les Mèdes; elle eut néanmoins une solution rapide en deux combats sur mer et deux combats sur terre25. Mais la longueur de la présente guerre fut considérable; au cours de cette guerre des malheurs fondirent sur la Grèce en une proportion jusque-là inconnue. Jamais tant de villesne furent prises et détruites, les unes par les Barbares, les autres par les Grecs même en lutte les uns contre les autres, quelques-unes furent prises et changèrent d'habitant; jamais tant de gens ne furent exilés; jamais tant de meurtres, les uns causés par la guerre, les autres par les révolutions. Des malheurs dont on faisait le recit, mais qui nétaient que bien rarement confirmés par les faits, devinrent croyables : des tremblements de terre qui ravagèrent la plus grande partie de la terre et les plus violents qu'on eût vu; des éclipses de soleil plus nombreuses que celles qu'on avait enregistrées jusque-là; parfois des sécheresses terrible et par suite aussi des famines et surtout cette terrible peste qui atteignit et fit perrir une partie des Grecs. Tous ces maux, en même temps que la guerre, fondirent à la fois sur la Grèce28.
Elle
commença quand Athéniens et Péloponnésiens rompirent la trêve de Trente Ans qu'ils avaient conclue après la prise de l'Eubée. J'ai commencé à écrire sur les causes de cette rupture et les différends qui l'amenèrent, pour qu'un jour on ne se demande pas d'où provint une pareille guerre. La cause véritable, mais non avouée, en fut, à mon avis, la puissance à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la crainte qu'ils inspiraient aux Lacédémoniens qui contraignirent ceux-ci à la guerre17.




Le discours mélien

(La guerre du Péloponnèse, Thucydide, livre I)

Athènes
envoya contre l'île de Mélos une expédition comprenant trente vaisseaux atheniens, six de Khios, deux de Lesbos. Ils disposaient de douic cents hoplites athéniens, de trois cents archers à pied et de vingt archer à cheval et environ de quinze cents hoplites fournis par les alliés et les insulaires. Les Mèliens, colonie de Lacédémone, refusaient d'accepter, à l'exemple des autres insulaires, la domination d'Athènes. Tout d'abord neutres, ils s'étaient tenus tranquilles. Mais sous la contrainte des Athénicns qui avaient ravagé leur territoire, ils en étaient venus à une guerre ouverte. Les stratèges athéniens Kléomédès fils de Lykomédès et Tisias fils de Tisimakhos avec les forces ci-dessus établirent leur camp dans l'île de Mélos; avant de ravager le territoire, ils envoyèrent une députation chargée de faire aux Méliens des propositions. Ceux-ci ne les introduisirent pas dans l'assemblée du peuple; mais les prièrent de communiquer aux magistrats et aux principaux citoyens l'objet de leur mission.

Voici
les paroles des députés athéniens :

LXXXIX. —
Les Athéniens. De notre côté, nous n'emploierons pas de belles phrases; nous ne soutiendrons pas que notre domination est juste, parce que nous avons défait les Mèdes; que notre expédition contre vous a pour but de venger les torts que vous nous avez fait subir. Fi de ces longs discours qui n’éveillent que la méfiance ! Mais de votre côté, ne vous imaginez pas nous convaincre, en soutenant que c'est en qualité de colons de Lacédémone que vous avez refuse de faire campagne avec nous et que vous n'avez aucun tort envers Athènes. Il nous faut de part et d'autre ne pas sortir des limites des choses positives; nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, la justice n'entre en ligne de compte dans le raisonnement des hommes que si les forces sont égales de part et d'autre; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent leur céder.

XC. —
Les Méliens. A notre avis — puisque vous nous avez invités à ne considérer que l'utile à l'exclusion du juste — votre intérêt exige que vous ne fassiez pas fi de l'utilité commune; celui qui est en danger doit pouvoir faire entendre la raison, à défaut de la justice et, n'eût-il à invoquer que des arguments assez faibles, il faut qu'il puisse en tirer parti pour arriver à persuader. Vous avez, autant que nous, avantage à procéder de la sorte. En vous montrant impitoyables, vous risquez en cas de revers de fournir l'exemple d'un châtiment exemplaire.

XCI. —
Les Athéniens. En admettant que notre domination doive cesser, nous n'en appréhendons pas la fin. Ce ne sont pas les peuples qui ont un empire, comme les Lacédémoniens, qui sont redoutables aux vaincus (d'ailleurs, ce n'est pas contre les Lacédémoniens qu'ici nous luttons), mais ce sont les sujets, lorsqu'ils attaquent leurs anciens maîtres et réussissent à les vaincre. Si du reste nous sommes en danger de ce côté, cela nous regarde ! Nous sommes ici, comme nous allons vous le prouver, pour consolider notre empire et pour sauver votre ville. Nous voulons établir notre domination sur vous sans qu'il nous en coûte de peine et, dans notre intérêt commun, assurer votre salut.

XCII. —
Les Méliens. Et comment pourrions-nous avoir le même intérêt, nous a devenir esclaves, vous à être les maintes ?

XCIII. —
>Les Athéniens. Vous auriez tout intérêt à vous soumettre avant de subir les pires malheurs et nous, nous aurions avantage à ne pas vous faire périr.

XCIV. —
Les Méliens. Si nous restions tranquilles en paix avec vous et non en guerre sans prendre parti, vous n'admettriez pas cette attitude ?

XCV. —
Les Athéniens. Non, votre hostilité nous fait moins de tort que votre neutralité; celle-ci est aux yeux de nos sujets une preuve de notre faiblesse; celle-là un témoignage de notre puissance.

XCVL. —
Les Méliens. Est-ce là la conception que vos sujets se l'ont du l'équité ? Les cités qui n'ont avec vous aucune attache et celles que vous avez soumises — colonies athéniennes pour la plupart et parfois en révolte contre vous — les mettent-ils donc sur le méme plan ?

XCVII. —
Les Athéniens. Ce ne sont pas les arguments plausibles, pensent-ils, qui manquent aux uns et aux autres; mais si quelques cités conservent leur indépendance, ils pensent qu'elles le doivent à leur puissance et que c'est la crainte qui nous empeche de les attaquer. Ainsi en vous réduisant à l'obeissance, non seulement nous commanderons à un plus grand nombre de sujets, mais encore par votre soumission vous accroitrez notre sûreté, d'autant mieux qu'on ne pourra pas dire qu'insulaires et moins puissants que d'autres, vous avez résisté victorieusement aux maîtres de la mer.

CIV. —
Les Méliens. Nous n'ignorons pas, sachez-le bien, qu'il nous est difficile de lutter contre votre puissance et contre la fortune; il nous faudrait des forces égales aux vôtres. Toutefois nous avons confiance que la divinité ne nous laissera pas écraser par la fortune, parce que, forts de la justice de notre cause, nous résistons à l'injustice. Quant a l'infériorité de nos forces, elle sera compensée par l'alliance de Lacédémone, que le sentiment de notre commune origine contraindra, au moins par honneur à défaut d'autre raison, a venir à notre secours. Notre hardiesse n'est donc pas si mal fondée.

C'est
la précisément ce qui renforce au plus haut point notre confiance. Nous somme leurs colons et ils ne voudront pas, en nous trahissant, perdre la confiance des Grecs qui leur sont favorables et avantager leurs ennemis.

CXII. —
Les Athéniens se retirèrent de la conférence. Les Méliens, restés seuls, demeurèrent à peu de chose prés sur leurs positions et firent cette réponse : «Notre manière de voir n'a pas varié, Athéniens. Nous nous refusons à dépouiller de sa liberté, en un instant, une cité dont la fondation remonte déjà à sept cents ans. Nous avons confiance dans la fortune qui, grâce aux dieux, l'a sauvée jusqu'à ce jour et dans l'aide des hommes et nous tâcherons de la conserver. Nous vous proposons notre amitié et notre neutralité; mais nous vous invitons à évacuer notre territoire en concluant un traité au mieux de vos intérêts comme des nôtres».

CXIII. —
Telle fur la réponse des Méliens. Les Athéniens rompant la conférence répondirent : «Ainsi donc, d'après votre décision vous êtes les seuls, semble-t-il, à regarder l'avenir comme plus assuré que ce que vous avez sous les yeux. Votre désir vous fait considérer comme déjà réalisé ce qui est encore incertain. Votre fol espoir vous pousse a vous livrer entièrement aux Lacèdémoniens, à la fortune, à l'espérance. Vous vous en repentirez».
Vers
la même époque les Méliens enlevérent une autre partie de la circonvallation, où les Athéniens n'avaient que peu de troupes. Puis arriva d'Athénes une seconde expédition commandée par Philokratés fils dc Déméas. Dés lors le siège fut mené avec vigueur; la trahison s'en mêlant, les Méliens se rendirent à discrétion aux Athéniens. Ceux-ci massacrérent tous les adultes et réduisirent en esclavage les femmes et les enfants. Dès lors, ils occupèrent l'île ou ils envoyèrent ensuite cinq cents colons.




ABBE DE SAINT-PIERRE


Projet de paix perpétuelle pour l'Europe

Entre les articles dont les Souverains peuvent convenir pour former la société européenne, il me semble qu'il y en a de deux sortes : les uns fondamentaux, où chacun soit sûr qu'il ne se fera jamais aucun changement, s'il n'y consent lui-même, et d'autres qui sont importants pour parvenir à cette sûreté suffisante de la conservation de la paix. Pour ceux-ci ou y pourra toujours faire les changements convenables aux trois quarts des voix.

ARTICLE PREMIER. Les Souverains présents par leurs députés soussignés sont convenus des articles suivants. Il y aura dès ce jour à l'avenir une société, une union permanente et perpétuelle entre les souverains soussignés, et s'il est possible entre tous les souverains chrétiens, dans le dessein de rendre la paix inaltérable en Europe, et dans cette vue l'union fera, s'il est possible, avec les Souverains mahométans ses voisins des traités de ligue offensive et défensive, pour maintenir chacun en paix dans les bornes de son territoire, en prenant d'eux, et leur donnant toutes les sûretés possibles réciproques.

Les Souverains seront cependant perpétuellement représentés par leurs députés dans un Congrès ou Sénat perpétuel dans une ville libre.

ART. 2. La Société européenne ne se mêlera point du gouvernement de chaque État, si ce n'est pour en conserver la forme fondamentale, et pour donner un prompt et suffisant secours aux princes dans les monarchies, et aux magistrats dans les républiques, contre les séditieux et les rebelles. Ainsi elle garantira que les souverainetés héréditaires demeureront héréditaires de la manière et selon l'usage de chaque nation; que les électives demeureront de même électives dans les pays où l'élection est en usage; que parmi les nations où il y a des capitulations, ou bien ces conventions qu'on appelle Pacla conventa, ces sortes de traités seront exactement observés, et que ceux qui dans les monarchies auraient pris les armes contre le prince, ou qui dans les républiques les auraient prises contre quelques-uns des premiers magistrats, seront punis de mort, avec confiscation de biens.

ART. 3. L'Union emploiera toutes ses forces et tous ses soins pour empêcher que pendant les régences, les minorités, les règnes faibles (le chaque État, il ne soit fait aucun préjudice au souverain, ni en sa personne, ni en ses droits, soit par ses sujets, soit par les étrangers; et s'il arrivait quelque sédition, révolte, conspiration, soupçon de poison, ou autre violence contre le prince, ou contre la maison souveraine, l'Union, comme sa tutrice et comme sa protectrice née, enverra dans cet État des commissaires exprès pour être par eux informée de la vérité des faits, et en même temps des troupes pour punir les coupables selon toute la rigueur des lois.

ART. 4. Chaque Souverain se contentera pour lui et pour ses successeurs du territoire qu'il possède actuellement, ou qu'il doit posséder par le traité ci-joint.

Les Souverains ne pourront entre eux faire d'échange d'aucun territoire, ni signer aucun traité entre eux que du consentement, et sous la garantie de l'Union aux trois quarts des vingt-quatre voix, et l'Union demeurera garante de l'exécution des promesses réciproques...

ART. 7. Les députés travailleront continuellement à rédiger tous les articles du commerce en général, et des différents commerces entre les nations particulières, de sorte cependant que les lois soient égales et réciproques pour toutes les nations, et fondées sur l'équité.

ART. 8. Nul Souverain ne prendra les armes et ne fera aucune hostilité que contre celui qui aura été déclaré ennemi de 1a société européenne; mais s'il a quelque sujet de se plaindre de quelqu'un des membres ou quelque demande à lui faire, il fera donner par son député son mémoire au Sénat dans la ville de paix, et le Sénat prendra soin de concilier les différends par ses commissaires et médiateurs, ou s'ils ne peuvent être conciliés, le Sénat les jugera par jugement arbitral à la pluralité des voix pour la provision, et aux trois quarts pour la définitive.
Ce jugement ne se donnera qu'après que chaque sénateur aura reçu sur ce fait les instructions et les ordres de son maître, et qu'il les aura communiqués au Sénat.

Le Souverain qui prendra les armes avant la déclaration de guerre de l’Union, ou qui refusera d'exécuter un règlement de la société, ou un jugement du Sénat, sera déclaré ennemi de la société, et elle lui fera la guerre, jusqu'à ce qu'il soit désarmé, et jusqu'à. l'exécution du jugement et des règlements; il paiera même les frais de la guerre, et 1e pays qui sera conquis sur lui lors de la suspension d'armes, demeurera pour toujours séparé de son État.

ART. 9. Il y aura dans le Sénat d’Europe vingt-quatre sénateurs ou députés des souverains unis.

ART. 10. Les membres et les associés de l’Union contribueront aux frais de la société, et aux subsides pour la sûreté à proportion chacun de leurs revenus et des richesses de leurs peuples.



Texte de l'édition de 1713, cité d'après
LE FUR et CHKLAVER, Recueil de textes
de droit international public
, Dalloz, I934.




Le jugement de Rousseau sur le Projet de paix perpétuelle
de l'abbé de Saint-Pierre

Si jamais vérité morale fut démontrée il me semble que c'est l'utilité générale et particulière de ce projet. Les avantages qui résulteraient de son exécution et pour chaque Prince et pour chaque peuple et pour toute l'Europe sont immenses, clairs, incontestables, on ne peut rien de plus solide et de plus exact que les raisonnements par lesquels l'auteur les établit. Réaliser sa République Européenne durant un seul jour c'en est assez pour la faire durer éternellement tant chacun trouverait par l'expérience son profit particulier dans le bien commun. Cependant ces mêmes Princes qui la défendraient de toutes leurs forces si elle existait s'opposeraient maintenant de même à son exécution et l'empécheront infailliblement de s'établir comme ils l'empécheraient de s'éteindre. Ainsi l'ouvrage de l'abbé de Saint-Pierre sur la paix perpétuelle parait d'abord inutile pour la produire et superflu pour la conserver; c'est donc une vaine spéculation, dira quelque lecteur impatient; non, c'est un livre solide et pensé, et il est très important qu'il existe.

Commençons par examiner les difficultés de ceux qui ne jugent pas des raisons par la raison mais seulement par l'événement, et qui n'ont rien à objecter contre ce projet sinon qu'il n'a pas été exécuté. En effet, diront-ils sans doute, si ces avantages sont si réels pourquoi donc les souverains de l'Europe ne l'ont-ils pas adopté  ? Pourquoi négligent-ils leur propre intérêt, si cet intérêt leur est si bien démontré ? Voit-on qu'ils rejettent d'ailleurs les moyens d'augmenter leurs revenus et leur puissance ? Si celui-ci était aussi bon pour cela qu'on le prétend, est-il croyable qu'ils en fussent moins empressés que de tous ceux qui les égarent depuis si longtemps, et qu'ils préférassent mille ressources trompeuses à un profit évident ?

Sans doute, cela est croyable ; à moins qu'on ne suppose que leur sagesse est égale à leur ambition et qu'ils voient d'autant mieux leurs avantages qu'ils les désirent plus fortement; au lieu que c'est la grande punition des excès de l'amour-propre de recourir toujours à des moyens qui l'abusent et que l'ardeur même des passions est presque toujours ce qui les détourne de leur but. Distinguons donc en politique ainsi qu'en morale l'intérêt réel de l'intérêt apparent; le premier se trouverait dans la paix perpétuelle, cela a été démontré dans le Projet, le second se trouve dans l'état d'indépendance absolue qui soustrait les souverains à l'empire de la loi pour les soumettre à celui de la fortune, semblables à un pilote insensé qui, pour faire montre.

d'un vain savoir et commander à ses matelots, aimerait mieux flotter entre des rochers durant la tempéte que d'assujettir son vaisseau par des ancres.

Toute l'occupation des Rois, ou de ceux qu'ils chargent de leurs fonctions, se rapporte à deux seuls objets, étendre leur domination au-dehors et la rendre plus absolue au-dedans. Toute autre vue, ou se rapporte à l'une de ces deux, ou ne leur sert que de prétexte. Telles sont celles du bien public, du bonheur des sujets, de la gloire de la nation, mots à jamais proscrits des cabinets et si lourdement employés dans les édits publics qu'ils n'annoncent jamais que des ordres funestes et que le peuple gémit d'avance quand ses maîtres lui parlent de leurs soins paternels.

Qu'on juge sur ces deux maximes fondamentales, comment les Princes peuvent recevoir une proposition qui choque directement l'une et qui n'est guère plus favorable à l'autre, car on sent bien que par la diète européenne le gouvernement de chaque Etat n'est pas moins fixe que ses limites, qu'on ne peut garantir les Princes de la révolte des sujets sans garantir en même temps les sujets de la Tyrannie des Princes et qu'autrement l'institution ne saurait subsister. Or je demande s'il y a dans le monde un seul souverain qui, borné ainsi pour jamais dans ses projets les plus chéris, supportât sans indignation la seule idée de se voir force d'être juste, non seulement avec les Étrangers, mais même avec ses propres sujets.

Il est facile encore de comprendre que d'un côté la guerre et les conquêtes et de l'autre le progrès du Despotisme s'entraident mutuellement ; qu'on prend à discrétion dans un peuple d'esclaves, de l'argent et des hommes pour en subjuguer d'autres, que réciproquement la guerre fournit un prétexte aux exactions pécuniaires et un autre non moins spéciaux d'avoir toujours de grandes armées pour tenir le peuple en respect. Enfin chacun voit assez que les Princes conquérants font pour le moins autant la guerre à leurs sujets qu'à leurs ennemis et que la condition des vainqueurs n'est pas meilleure que celle des vaincus. J'ai battu les Romains écrivait Annibal aux Carthaginois ; envoyez-moi des Troupes ; j'ai mis l'Italie à contribution, envoyez-moi de l'argent. Voila ce que signifient les Te Deum, les feux de joie. et l'allégresse du Peuple aux Triomphes de ses maîtres.